L’obs – 18 juin 2020

Quand on la rencontre, elle jongle entre sa blouse de médecin et sa veste pour faire maire, entre la brigade de traçage du Covid-19 et le début de la campagne du second tour. A la fois « médecin social » et « écologiste de gauche », bientôt happée par l’enjeu électoral. Michèle Rubirola a en effet déjoué pronostics et sondages le 15 mars. La candidate du Printemps marseillais a devancé d’une tête l’héritière de Jean-Claude Gaudin, la LR Martine Vassal (23,44 % contre 22,32 %).

Le vent souffle dans les voiles du Printemps marseillais. A bord de l’embarcation, une énergie joyeuse et brouillonne règne, la mairie sur le Vieux Port est en vue. Tout le monde souque derrière la tête de proue. Cette aventure inédite réunit PS, « insoumis », écologistes, communistes et collectifs citoyens. Révoltés par les inégalités sociales régnant dans la deuxième ville de France. Rassemblés par l’envie de dégager « le système G : Gaudin et avant lui, Guérini [l’ancien président du département, Jean-Noël Guérini, NDLR] ». Résolus à faire sauter le couvercle de la marmite clientéliste. Autant dire s’attaquer à un mammouth avec une petite cuillère.

Légataire de toute l’argenterie de la droite, Martine Vassal montre, elle, des signes de nervosité. La candidate LR joue sur la peur, fait sonner le tocsin, « le péril rouge » menace la cité phocéenne ! Des soupçons de fraude aux procurations dans son camp surgissent, la justice s’en mêle. Elle est loin de la marche triomphale vers le trône de Marseille.

Militantisme écolo
Comment Michèle Rubirola, qui ne devait pas être a priori la candidate du Printemps marseillais, a-t-elle réussi à rebattre les cartes de cette élection ? « Au départ, je m’inscrivais dans un collectif, pas dans l’idée d’être à la tête d’un exécutif », raconte-t-elle. Mais son père disait « la moitié du ciel appartient aux femmes, c’est à elles de le réaliser ». Venu de Naples, guichetier à la Sécurité sociale avant d’en grimper les échelons, Joseph parlait comme Mao. A la maison arrivait « Pékin Informations », il en faisait la lecture à sa fillette assise sur ses genoux. A sa majorité, elle s’est affranchie de ce paternel, membre fondateur du Parti communiste marxiste- léniniste de France, en rejoignant les rangs trotskistes. « J’ai changé depuis. Je sais qu’il y a des patrons très respectables », rit Michèle Rubirola.

A 63 ans, quand elle manifeste aux côtés des « gilets jaunes » dans les rues de Marseille, elle se tient sur ses gardes lors des charges de police. Elle ne court plus comme avant, quand elle faisait partie des antinucléaires à Creys-Malville. Son militantisme écolo avait commencé sur le plateau du Larzac. Etudiante en médecine, c’est armée de peinture qu’elle avait recouvert les inscriptions salaces et machistes de l’internat. Celles-ci étaient l’œuvre de Didier Raoult, interne en charge des premières années, devenu professeur à la tête de l’IHU de Marseille.

Il a échappé au commun des Marseillais que c’est sous la bannière EELV qu’elle figurait sur les listes de Pape Diouf lors des municipales de 2014, qu’elle a été élue conseillère de la métropole que préside Martine Vassal. Son engagement écolo est plus en phase avec Noël Mamère « pour la désobéissance civile » qu’avec Yannick Jadot qui se voit un destin présidentiel – « Je n’ai jamais été de sa tendance », dit-elle. Sa fibre sociale lui vient des patients qu’elle voit défiler dans son bureau du centre de santé de l’Assurance maladie dans le quartier nord de La Rose. Avec leurs crises d’asthme, leurs bronchites chroniques, liées à la pollution atmosphérique, accrue par le développement du croisiérisme. Avec ces diabètes développés par les adolescents dans les familles sous le seuil de pauvreté. « Je n’ai pas lu “le Capital”, j’ai l’humain au ventre », résume-t-elle.

Ce n’est pas à elle que revient l’initiative du Printemps marseillais mais à une autre femme. Olivia Fortin était jusqu’à récemment à la tête d’une entreprise de production évènementielle. Elle a organisé des anniversaires pour des milliardaires russes, fait venir Tom Cruise à Marseille, s’est occupée du Cirque du Soleil à Montréal. Puis elle a travaillé sur des événements de la Fondation Jean-Jaurès et fait la connaissance de Gilles Finchelstein, son directeur général passé par Havas Worldwide.

Quelques semaines après le drame de la rue d’Aubagne qui a fait huit morts dans l’effondrement d’immeubles insalubres fin 2018, cette sociale-démocrate met sur orbite Mad Mars, un collectif citoyen. Le système Gaudin a vécu, son impéritie est exposée aux yeux de tous mais « la gauche a ses épaves ». Avec Benoît Payan, président du groupe PS à la mairie, elle veut monter une équipe de progressistes, capables de s’aligner aux municipales.

« Un bon poulet, des patates, du vin. Autour d’un dîner, tout le monde finit par se mettre d’accord », dit-elle.
Des dîners poulet-patates, il y en a eu, entre copains, avec des politiques comme Sophie Camard, la suppléante de Jean-Luc Mélenchon, le communiste Jean-Marc Coppola. « Je ne connaissais pas Michèle Rubirola, je suis tombée sous le charme en allant déjeuner avec elle sur son lieu de travail », raconte Olivia Fortin. Dans Marseille en colère, des collectifs de citoyens s’étaient multipliés avec des lutteuses à leur tête. Evacuée d’un immeuble voisin de ceux qui s’étaient effondrés, Marie Batoux, pilier du collectif 5 novembre/Noailles en colère qui a interpellé les pouvoirs publics, est aujourd’hui la directrice de campagne du Printemps marseillais. D’autres collectifs ont rompu, allergiques aux partis politiques ou soupçonnant la récupération des chagrins.

S’accorder sur les valeurs
La petite entreprise s’est construite dans la douleur et l’effervescence. « Avec un comité de pilotage constitué de 36 personnes, c’était long et chiant. Il a fallu se construire une culture commune », poursuit Olivia Fortin. S’accorder sur les valeurs, déboucher sur un programme avec pour priorités la renégociation de la dette de la ville et un plan d’urgence pour les écoles publiques, envahies par les punaises de lit quand ce ne sont pas les plafonds qui tombent.

Plusieurs fois, l’embarcation a failli chavirer. Cette énergie, venue du territoire, a rencontré l’hostilité des instances partisanes. Jean-Luc Mélenchon a mené la vie dure à sa suppléante, Sophie Camard, qui a tenu bon. Michèle Rubirola a été suspendue d’EELV pour avoir claqué la porte après que son parti a décidé de sortir de l’union pour lancer une liste autonome. Elle seule parmi les référents marseillais défendait l’union entre la gauche et les écologistes. « Dans une ville tenue depuis vingt-cinq ans par Jean-Claude Gaudin, où le RN fait 25 %, si nous partons désunis, nous ne pourrons jamais nous maintenir au second tour », disait-elle alors.

Last but not least, le socialiste Benoît Payan, programmé pour être la tête de liste, confronté à l’hostilité des « insoumis » du collectif, renonçait en janvier pour éviter la désunion. Il laissait la place de choix à Michèle Rubirola, serait son second. « Elle a pour elle de s’entendre avec toutes les sensibilités », explique Michel Tagawa, ami de la candidate. C’est avec ce dernier, passagère perchée sur son scooter, qu’elle a fait tous les bureaux de vote le dimanche du premier tour. « On sentait une envie de changement », raconte-t-il. Mais ils n’imaginaient pas finir en tête.

Recoudre la ville
Le Printemps marseillais a séduit les bobos. « Tous les intermittents que je connais votent pour Rubirola », souligne la productrice Sabrina Agresti Roubache, amie de Brigitte Macron et soutien de la candidate LR. Elle a profité de l’effondrement des listes LREM, du moins des électeurs qui pensent, comme elle, qu’il n’y a « rien de positif » dans le macronisme. Mais le mouvement n’a pas pris sur les quartiers populaires du nord de la ville.

Une déception. « Les gens me disent “Faites des choses pour nous, les politiques nous tiennent avec des cacahuètes, la mafia se nourrit de la pauvreté”, souligne Michèle Rubirola. On ne peut pas former des petits républicains si on ne les respecte pas » en leur donnant des transports, des centres de loisir et des écoles décentes.

Désignée candidate, elle avait laissé entendre qu’elle ne viserait peut-être pas le trône de Marseille. « Elle n’a jamais rêvé d’être en haut de l’affiche, elle est plus à l’aise avec les gens, dans les cercles associatifs, alternatifs que dans l’univers politique où elle a été transbahutée », explique Michel Tagawa. On la sent authentique, bonne vivante, riant des bien-pensants avec l’accent mais arc-boutée sur ses convictions. Dogmatique, disent ses adversaires. Poussée par les circonstances, elle est devenue l’incarnation de l’idée de ce rassemblement qui veut recoudre la ville. Eric Piolle puis Yannick Jadot sont venus lui apporter leur soutien.

Logiquement, Olivier Faure ne devrait pas tarder. « C’est normal de douter, dit-elle maintenant qu’elle affiche sa détermination, je ne dirai pas “je suis le maire” mais “je fais le maire”. » Si, le 28 juin, elle créait la surprise.

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